Divagations d’un esprit labyrinthique sur Emmanuel Macron

Récemment, j’ai voulu m’intéresser au philosophe français François Jullien, helléniste et spécialiste de la Chine, à travers les lectures de son Traité de l’efficacité (1996) et du pamphlet du sinologue Jean François Billeter, Contre François Jullien (2006). Au fur et à mesure que je m’enfonçais dans ces lectures comme l’homme dans son labyrinthe, mû par la seule curiosité, un fil rouge m’est apparu en la personne d’Emmanuel Macron. Qu’est-ce qui peut bien me faire ainsi penser au candidat chez ces spécialistes de la Chine, me direz vous ?

Le tohu-bohu de l’élection génère tout d’abord un environnement propice à l’obnubilation, particulièrement en faveur de Macron, qui bénéficie d’une exposition médiatique idéale. Par ailleurs, en tant qu’ex-assistant éditorial du philosophe Paul Ricoeur, dont il revendique les lectures; en tant qu’homme d’Etat et de pantouflage à la carrière fulgurante; en tant que parvenu en politique, n’ayant jamais appartenu à un parti autre que le sien; aujourd’hui en position d’accéder à la présidence à seulement 39 ans – soit le plus jeune président que la France ait jamais connu, toutes républiques confondues – Emmanuel Macron suscite a priori une inévitable curiosité oscillant constamment entre rejet et fascination. A cela s’ajoute une part de mystère propre au personnage, proportionnelle au degré de transparence qu’il affiche sur son parcours et sa vie privée. Des convictions politiques qui paraissent floues, un programme en partie conçu au dernier moment comme la synthèse de propositions portées par les autres candidats et édulcorées dans leur contenu politique… de sorte que les traits principaux ressortant de cette alchimie du mystère paraissent être la mobilité, la flexibilité. La ligne « politique » de Macron devrait être en théorie celle du livre – plus proche de la consistance d’un tract ou d’un manifeste – de Philippe Tibi et de l’économiste Francis Kramarz, Plus de marché pour plus d’Etat, paru en septembre 2016, et dont il a signé la préface. C’est un objectif qu’il n’avoue pourtant qu’à demi-mot dans ses déclarations. Être liquide, insaisissable, complexe ou faussement subtil, Emmanuel Macron ne semble pas appartenir à la culture politique française encore structurée par un dualisme de parti, jusque dans son délitement (si une partie des électeurs votent moins pour un parti il votent encore contre celui-ci), ainsi que par une conception carriériste de l’engagement politique; contrairement à l’Allemagne qui ne connait pas de professionnalisation de la politique (alternance entre le public et le privé, l’entreprise et la politique). Un modèle vers lequel Macron semble vouloir entraîner la France. « Semble » est bel et bien le terme adéquat tant il y a d’approximations dans cette communication. C’est précisément ce mélange de prudence et de manipulation se donnant l’apparence de l’indécision qui m’amène à la Chine de François Jullien. Ce reflet ondulatoire pourrait-il être la remontée à la surface d’une cohérence plus profonde ?

François Jullien est un philosophe qui se propose de penser sur les écarts entre la pensée chinoise et la pensée occidentale.  Dans Traité de l’efficacité, la pensée chinoise apparaît en écart avec la conception occidentale de l’action comme étant entreprise en fonction d’un modèle, d’un idéal, d’un concept théorique qu’elle est amenée à trahir dans la pratique. « La pensée chinoise, elle, nous sort de ce pli. Car elle n’a pas construit un monde de formes idéales, comme archétypes ou pures essences, à séparer de la réalité et qui puissent l’informer : tout réel se présente à elle comme un procès, régulé et continu, découlant de la seule interaction des facteurs en jeu (à la fois opposés et complémentaires : les fameux yin et yang). L’ordre n’y viendrait donc pas d’un modèle, sur lequel on puisse fixer le regard et qu’on applique aux choses; il est contenu tout entier dans le cours du réel, qu’il conduit sur un mode immanent et dont il assure la viabilité (d’où le thème omniprésent dans la pensée chinoise de la « voie », le tao). » Reprenant les thèses de François Jullien dans Le Détour et l’Accès, Jean-Claude Michéa nous dit, dans L’empire du moindre mal (2007) : « d’une manière générale, on peut considérer la philosophie occidentale moderne (dans ses courants dominants) comme un interminable Discours de la Méthode, selon lequel il suffirait chaque fois d’agencer rationnellement des moyens techniques appropriés, pour atteindre directement l’objectif recherché (l’idée que la politique est une science ne constituant qu’un cas particulier de cette démarche). Cet esprit volontariste et « méthodologique », qui emprunte ses principes à l’Idéal de la Science du XVIIe siècle, apparaît ainsi très éloigné de la culture chinoise classique (ou même simplement du concept aristotélicien de « prudence »). Les théories asiatiques du « non-agir » (du wu wei) invitent, en effet, à privilégier dans tous les champs d’activité les « stratégies » fondées sur l’action indirecte et l' »oubli » provisoire de la fin poursuivie (donc sur l’absence de stratégie au sens strict), quitte, pour cela, à valoriser l’intuition et la spontanéité aux dépens du « calcul rationnel » et de la réflexivité. » Ainsi, il y aurait dans la pensée chinoise une exigence de prudence et d’adaptation spontanée au cours toujours mouvant des flots. Or, que met en avant Macron dans sa démarche ?

Le refus des partis institués, le refus de l’unicité d’un modèle (« il n’y a pas une culture française, il y a des cultures françaises« ) et d’un plan d’action (« on se fout des programmes, ce qui importe c’est la vision » – comme si les deux étaient par définition incompatibles), l’idéologie managériale de l’efficacité (quitte à passer sous silence le problème de la justice derrière le terme fourre-tout « d’humanisme » : « Réfugiés : nous devons avoir un système de reconduite à la frontière plus efficace, plus rapide; ferme et humaniste.« ), le réalisme du chiffrage économique de son programme qui pourrait passer pour l’absence d’une ambition politique transformatrice de l’ordre du monde (en misant notamment sur une croissance moyenne de 1,7% du PIB sur les cinq prochaines années, tandis que l’estimation de l’OFCE sur 2017-2022 est de 1,6%), et enfin le nom même de son parti, qui pourrait tout à fait se revendiquer de la sagesse taoïste de la « voie », « se proposant d’éclairer la marche des choses »; Macron se veut « En Marche ! », mais on ne sait pas exactement vers quoi il marche avec autant de ferveur, il semble sans idéal, faisant de la « voie » sa méthode même. La teneur proverbiale de certains de ses propos tenus sur l’histoire et le roman national, qu’il présenterait à la jeunesse de cette manière « tu es le confluent d’un fleuve dans lequel tu t’inscris, qui est justement ce roman et ce récit« , dénote peut-être d’une réflexion en l’endroit de la pensée chinoise. Dès lors il est permis de se demander : sauter dans le bus Macron, est-ce épouser le cours du réel, le cours de l’histoire, le cours de la mondialisation ou les trois en même temps ? La vision de la politique de Macron ressemble d’abord à une vision très construite du pouvoir étatique. Auteur d’un mémoire universitaire sur l’intérêt général étudié à travers Machiavel et Hegel, sans oublier l’influence de la philosophie politique de Ricoeur qui élabore une éthique de la responsabilité pour le décideur politique, Macron est rodé sur ces questions du pouvoir. Seulement, cette vision n’est-elle pas construite sur des bases fallacieuses ? Emmanuel Macron porte-t-il véritablement une révolution en marche de la pensée française ou pas ? Il y a tout à penser qu’il porte au moins des bouleversements de cette dernière. Est-ce pour autant la bonne marche à suivre ? Une réflexion sur le pouvoir ne peut se permettre l’économie d’une réflexion sur la politique, la justice et les institutions démocratiques. Nul doute que pour les patrons d’entreprise qui le soutiennent, Macron est un pari fait sur l’avenir, un entrepreneur à la Schumpeter, un innovateur qui bouleverse les habitudes de la société, suscite un temps le rejet avant que le changement qu’il a porté et réussi à imposer contre toutes les réticences conservatrices ne se diffuse pour devenir la nouvelle habitude. Un pont entre « l’ancien » monde rigide des rentiers et des corporations, et un « nouveau » monde fait d’initiatives, d’émancipation, où la démocratie n’a plus pour objectif de permettre la réalisation du bonheur de chacun mais leur « projet de vie ».

La tribune du politiste Bruno Cautrès dans Le monde explique très bien la force de ce discours : « Sa vision de la société française est au cœur de son programme politique. On peut même avancer que le « macronisme » est d’abord et avant tout un discours sur les blocages de la société française, ainsi qu’une narration sur le dépassement des barrières et sur l’ouverture. La trame de cette narration reprend, en la reformulant et en l’actualisant, la vision d’une société française où les statuts sociaux « protégés » et l’excès de réglementation entravent les innovateurs, les talents et, finalement, gênent la reconnaissance des mérites. Cet ascenseur social menacé par les paradoxes du modèle républicain, il s’agirait de le renouveler sans rompre avec le modèle d’origine, et même en renouant avec ses objectifs égalitaires de départ. La force de ce discours, c’est le bricolage qu’il opère entre des thématiques, des références et des perspectives empruntées aux deux grands récits politiques de la gauche et de la droite, de la liberté et de l’égalité. Emmanuel Macron invite les Français à suivre son propre chemin, qu’il décrit (et réécrit sans doute) comme un mouvement d’affranchissement : non seulement vis-à-vis du clivage gauche-droite mais aussi, lorsqu’il évoque son départ du gouvernement dans son livre Révolution (XO, 2016), pour se libérer des « obstacles mis sur [sa] route, l’absence de renouvellement des idées et des hommes, le manque terrible d’imagination, l’engourdissement général ». Emmanuel Macron se vit ainsi comme ayant la mission historique d’aider la France à sortir d’ornières que le « vieux système » ne peut plus résorber. Le nom de son mouvement politique (« En marche ! »), le titre de son livre-programme (Révolution), le vocabulaire utilisé s’inscrivent dans le registre de l’action, de la volonté et de la mobilité. » Son invitation à se mettre en marche est une invitation à « aller à la rencontre de la « grande transformation » de la mondialisation, du numérique et des bouleversements à venir. La métaphore de la marche vers ce « nouveau monde », plutôt que du repli statique et craintif qui ne permet pas de donner une direction positive au mouvement, est fréquemment convoquée dans ses écrits. Il invite les Français à se joindre au mouvement, comme lui-même indique être allé vers eux. » Donc à suivre le cours de l’histoire et du progrès. « Nous sommes comme recroquevillés sur nos passions tristes, la jalousie, la défiance, la désunion, une certaine forme de mesquinerie, parfois de bassesse, devant les événements. La culture dont j’ai hérité est au contraire celle de nos grandes passions joyeuses, pour la liberté, l’Europe, le savoir, l’Universel. Il ne tient qu’à nous d’en retrouver l’ivresse et d’en connaître les accomplissements. » (Macron, Révolution). Cautrès, qui termine par « La vision de la société que développe Emmanuel Macron prend finalement sa source dans diverses traditions intellectuelles et l’on ne peut le ranger facilement au sein d’une seule case : certains y voient les traces du saint-simonisme, d’autres du blairisme ou du social-libéralisme. On peut également ajouter que L’Ancien Régime et la Révolution (1856), d’Alexis de Tocqueville, revient en mémoire lorsqu’on s’attarde sur le discours du leader d’En marche !. L’auteur de De la démocratie en Amérique prolongeait, à partir de l’analyse de la « grande transformation » de 1789, sa définition sociologique de la démocratie comme un « état social », caractérisé par un processus d’« égalisation des conditions ». Il mettait en exergue le rôle fondamental que joue la mobilité sociale en démocratie. Selon cette approche, la démocratie n’implique pas l’égalité des positions (l’égalitarisme), mais la possibilité, pour tous, d’accéder à l’ensemble des positions sociales, c’est-à-dire la vraie égalité des chances. Reste à savoir si cette vision, que semble partager Emmanuel Macron, s’appliquera à lui les 23 avril et 7 mai prochains.« 

Ainsi, c’est officiel, le Macron est une foire à traditions intellectuelles. Faut-il qu’en démocratie le gouvernement repose sur un chef particulièrement brillant ? Ses institutions sont-elles à ce point faibles pour ne pas pouvoir tolérer en leur sein l’homme du peuple, dont elle revendique cependant la souveraineté ? Il faut croire que oui. « Personne ne prétend que la démocratie est parfaite ou omnisciente. En effet, on a pu dire qu’elle était la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps; mais il existe le sentiment, largement partagé dans notre pays, que le peuple doit être souverain, souverain de façon continue, et que l’opinion publique, exprimée par tous les moyens constitutionnels, devrait façonner, guider et contrôler les actions de ministres qui en sont les serviteurs et non les maîtres. » (Churchill, Discours du 11 novembre 1947 à la Chambre des communes). De cet enjeu démocratique, l’élection présidentielle nous renvoie bien peu d’échos. Macron s’instaure alors pleinement dans la vision de Ricoeur, pour qui « la tâche de l’éducateur (politique) me paraît double : faire apparaître la signification éthique de tout choix en apparence purement économique; ensuite, lutter pour l’édification d’une démocratie économique. » (Lectures 1, Autour du politique); ce qui est effectivement assez proche du Saint-Simon qui défend une société apaisée, rendue fraternelle par une administration économique, le règne de l’esprit d’entreprise, gouvernée par les plus compétents. Les question des institutions et de l’équilibre des pouvoirs sont absentes de la définition de la démocratie par Ricoeur (« Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage« ), essentiellement établie à travers le prisme du social. Tandis que la démocratie est par exemple vue chez Jacques Rancière comme une égalité de capacités de tous, Ricoeur met en avant le règlement des antagonismes à travers la notion d’arbitrage, ou celle qu’il défend de « consensus conflictuel », qui se retrouve dans le sport, le droit, l’économie et la finance, où elle est liée à l’égalité des prix et à l’efficience des marchés. L’arbitrage se rapproche d’un mode alternatif de résolution des conflits, une médiation ou une négociation extra-judiciaire, en dehors des institutions. On comprend aisément pourquoi Alain Minc s’est rallié avec autant d’enthousiasme à Emmanuel Macron, car son combat est celui du cercle de la raison, un axe central par rapport auquel les sceptiques qui doutent encore du progressisme qu’il est censé incarner sont relégués dans la périphérie de l’obscurantisme et du conservatisme. Le cercle de la raison est pourtant lui aussi un conservatisme. Faut-il rappeler les préceptes du Manifeste du futurisme de Marinetti, qui s’est si bien marié avec le fascisme, où mouvement, vitesse, agressivité et modernité sont érigés en absolus ? En réalité, ce futurisme ne cesse d’être dans l’air du temps depuis l’émergence de la société industrielle. Nous en sommes toujours tellement pénétrés que nous ne nous en apercevons même plus; il est devenu l’aliment de nos contradictions.

Il s’agit moins de rentrer dans les détails des polémiques entre sinologues à propos de l’oeuvre de François Jullien, que d’emprunter quelques ruses et détours pour tenter de comprendre Emmanuel Macron; de spéculer sur l’étrange couleur du confus mélange entre Hegel, Ricoeur, Machiavel, les préceptes du management et une certaine culture chinoise, qui semble s’opérer chez lui, consciemment ou inconsciemment. François Jullien nous dit : « plutôt que de dresser un modèle qui serve de norme à son action, le sage chinois est porté à concentrer son attention sur le cours des choses, tel qu’il s’y trouve engagé, pour en déceler la cohérence et profiter de leur évolution. » « Ne s’immobilisant dans aucun plan, ne s’enlisant dans aucun projet, sa stratégie est sans fond. « Insondable » pour les autres, « inépuisable » pour lui. » Plus qu’un simple concours de circonstances, le potentiel d’une situation est « pris dans la logique d’un déroulement régulé, il est conduit à se développer de lui-même et peut nous « porter »« .  Seulement voilà, pour Billeter, Jullien reprend là un phénomène idéologique qui a ses racines dans la vision jésuitique de la Chine qui a pris en Europe depuis le XVIIIè siècle et qui, à partir des mandarins de la classe au pouvoir que les jésuites ont côtoyé, a contribué à diffuser le mythe d’une Chine «  »autre », faite pour « donner à penser » ». C’est précisément sur l’oeuvre du jésuite Mailla (Histoire générale de la Chine), nous dit Billeter, que Hegel s’est appuyé pour dire que la Chine n’avait jamais eu d’histoire. Ces hommes d’Etat fréquentés par les jésuites étaient les dépositaires d’un régime despotique instauré par la dynastie des Han (que Billeter assimile à la période romaine de la Chine) après une forte période d’instabilités et de conflits liée à la dynastie des Qin. C’est sous les Han que s’affirme le culte de l’Un, l’harmonie du Tout, une vocation universelle, l’abandon de soi en faveur d’une responsabilité totale, et que va être fait de l’acceptation complète de l’absolutisme monarchique « le fondement de toute la pensée chinoise ultérieure ». Pour Billeter, Jullien « n’a pas vu que la « pensée de l’immanence » est congénitalement liée à l’ordre impérial, qui a crée un monde clos en résolvant autoritairement la question des fins. (…) Si la question des fins ne peut être posée dans un tel monde, c’est qu’il obéit tout entier à une finalité qui ne doit pas être remise en question : le pouvoir. » « Li Tong-tsun explique dans le dernier chapitre de son ouvrage (Canonisation de Confucius et révolution confucianiste, 2004) que toute l’histoire intellectuelle et politique du XXe siècle a été marquée par une lutte entre la volonté de se dégager de ce système et celle de le maintenir sous une forme ou une autre. Nous n’en sommes pas encore sortis, dit-elle, parce que nous avons cru pouvoir nous en libérer en lui opposant d’autres systèmes idéologiques. Le progrès véritable ne viendra que quand nous donnerons enfin la primauté à l’individu.« 

« Il a repris, sans les critiquer, des penseurs non critiques, qui ne voient pas leur enfermement et voient moins encore les causes historiques de cet enfermement. Cette reprise non critique a d’inévitables conséquences. A force de faire l’éloge de cette pensée captive qui ne s’applique qu’aux moyens, aux méthodes et aux manœuvres, et qui est donc avant tout soucieux d’efficacité, François Jullien s’est peu à peu découvert des affinités avec les hommes d’affaire. Il s’est aperçu qu’il pouvait leur présenter une philosophie chinoise de l’Efficacité qui leur révélait leur propre pensée et leur permettait d’en assumer toutes les conséquences puisqu’elle se trouvait soudain dotée de lettres de noblesse aussi flatteuses qu’inattendues. Il a développé ce thème dans La Propension des choses et dans Traité de l’efficacité, et fête cette rencontre dans son livre le plus récent, la Conférence sur l’efficacité, un exposé qu’il a développé en diverses occasions « auprès de chefs d’entreprise et dans le milieu du management » (4e de couverture). Cet opuscule peut paraître négligeable, en comparaison des études qui l’ont précédé, mais il représente un moment de vérité. On y voit apparaître pleinement la parenté entre la pensée chinoise de l’adaptation incessante aux situations et la pratique des chefs d’entreprise, qui consiste à s’adapter continuellement aux transformations du marché. On voit qu’elles reposent l’une et l’autre sur l’acceptation d’un système donné et sur la finalité qui est inscrite en lui : la lutte pour le pouvoir d’un côté, la recherche du profit de l’autre. Elles ne posent jamais, ni la véritable question des fins, ni par conséquent les vraies questions morales. Elles ne connaissent de moralité que soumise au système. A en croire François Jullien, une réelle connivence s’est établie entre lui et les hommes d’affaire auxquels il s’est adressé : « J’ai connu bien des chefs d’entreprise qui m’ont dit, après m’avoir écouté : effectivement… ». Cette entente révèle leur proximité sur le fond et leur commune acceptation du monde tel qu’il va. Mais la Conférence sur l’efficacité contient un autre moment de vérité. « Je m’interroge », avoue l’auteur à la fin du volume. « La Chine ne pourra pas se tenir toujours à l’écart de la pensée de la finalité, écrit-il un peu plus loin. Le profit […] n’y suffira plus » ; elle « ne pourra se garder indemne des questions de sens. […] C’est alors que l’Europe pourra retrouver son importance ». Dans un entretien récent, François Jullien s’exprime de façon un peu plus nette : la Chine, dit-il, « en restant attachée à l’idée de régulation des processus ne connaît que l’harmonie. Or la régulation, l’harmonie sur le plan humain, ne signifient toujours, en définitive, que la soumission aux rapports de force. Ainsi la Chine a-t-elle pensé le pouvoir (ou la morale), mais pas le droit. Elle a pensé la machine à obéissance, mais pas la transcendance de la loi et de la justice. » Il pose le problème, mais le pose mal. En réalité, ce ne sont pas « la Chine » et « l’Europe » qui sont en cause mais, d’un côté, le despotisme impérial et la culture qu’il a sécrétée, de l’autre le principe démocratique et le refus de la tyrannie qui courent à travers l’histoire de l’Europe. Ce langage précis et de portée universelle lui est interdit, toutefois, parce qu’il s’en tient à l’idée qu’il a développée tout au long de son œuvre, celle d’une Chine autre, détentrice d’une pensée qui lui est propre, découlant de choix initiaux différents des nôtres. Il en reste à sa Chine mythifiée – qui correspond, par un retour des choses révélateur, à la vision mythifiée que les hommes d’affaires et les économistes ont du monde d’aujourd’hui, et du rôle qu’ils y jouent. » Jean François Billeter, Contre François Jullien

Billeter reproche à Jullien de ne pas renvoyer de manière assez explicite aux différents courants de pensée chinoise dans ses écrits : « François Jullien parle des penseurs chinois comme s’ils avaient toujours été d’accord entre eux, du seul fait qu’ils étaient chinois, et comme si leur pensée n’avait jamais comporté d’apories, d’illusions, d »ambitions inavouées, de mensonges intéressés ou de froide volonté de domestication des esprits, mais aussi de doute, de courage, d’audace – ce qui revient à nier que leur pensée ait un quelconque rapport avec l’histoire et qu’elle ait pu y jouer un rôle. Cela équivaut à renoncer à toute critique et donc, selon moi, à toute intelligence approfondie. » De là à faire de François Jullien la caution consciente d’une idéologie despotique, peut-être pas. La fin du Traité de l’efficacité ne va pas dans ce sens : « On l’imagine (Héraclès) répliquant au stratège : « Et si non seulement le plus grand « profit », comme vous dites, était de perdre et non de gagner : de perdre vraiment – pour toujours, pour éprouver ce prix du toujours, comme Sisyphe ou Prométhée – et non pour que cette perte, grâce aux ricochets du réel, se retourne en gain ? Et si la meilleur façon de se sentir vivre – hors monde enfin – n’était pas l’efficacité, mais bien son contraire ? » L’essai serait alors à réécrire à l’envers. Il s’appellerait : éloge de la résistance – ou de la non-tolérance au réel, du contre-effet. » Il n’empêche qu’au-delà puisse se trouver une contradiction que Jullien n’aurait pas résolue en n’insistant pas suffisamment sur les origines du despotisme impérial.

On voit donc, à travers ces digressions sur la Chine, le risque de reprendre aveuglément des mythes, qu’ils soient politiques, progressistes, philosophiques, gestionnaires ou autres, sans en formuler la critique, en s’auto-persuadant de leur vérité, en voyant en ceux-ci un renouveau alors qu’ils sont précisément ce qui empêche l’émergence de ce renouveau; le danger d’être en connivence avec des théories de l’efficacité elles-mêmes en connivence avec une vision despotique, plus machiavélique que machiavélienne, du commandement. Le risque, également, d’une forme de pervertissement de la philosophie de Ricoeur. Peut-on faire de son oeuvre un manuel d’éthique pour président de la république alors qu’elle mériterait probablement d’être critiquée ou complétée ? Je laisserai le mot de la fin à Géraldine Mosna-Savoye dans l’émission « Petit précis de philosophie à l’usage des candidats » :

Emmanuel Macron Vs. Hegel : l’art d’être anti-système

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